Conférence de Bichkek sur la Coopération économique régionale en Afghanistan : Asie centrale, Iran, Pakistan Bichkek, Kirghizstan, 12 mai 2004

, par  Asie-centrale.com , popularité : 16%

Depuis l’époque de la route de la soie, le rôle de l’Asie centrale en tant que point de jonction entre une multitude de cultures, de religions et d’empires a marqué la région à cause de son importance géopolitique cruciale. Cette région regorge de ressources naturelles, ce qui en fait une véritable caverne d’Ali Baba de richesses naturelles ou minérales. Les réserves de pétrole et de gaz d’Iran, ainsi que les réserves prouvées du Kazakhstan et du Turkménistan, placent ces pays au rang des principaux producteurs et exportateurs mondiaux de gaz naturel et de pétrole.

Le rôle pivot de l’Afghanistan en Asie Centrale
Déclaration de Mark Malloch Brown, Administrateur du PNUD

M. le Président, Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Délégués, Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de me retrouver ici aujourd’hui et d’avoir l’occasion de participer à cette conférence sur la coopération économique régionale en Afghanistan, une manifestation que nous avons eu le plaisir d’organiser et qu’au PNUD, nous considérons comme un événement qui marquera le développement futur de la région tout entière. Je voudrais en particulier remercier le gouvernement du Kirghizstan qui s’est fait l’hôte de cette conférence.

Je suis particulièrement heureux de pouvoir me joindre à vous pour accueillir la délégation afghane en Asie centrale. Depuis la signature de l’Accord de Bonn, il y aura bientôt deux ans et demi, l’Afghanistan a parcouru un long chemin sur la voie de la consolidation de la paix, du relèvement et de la reconstruction, après des années de conflit et de mauvaise gestion. Maintenant que sa situation s’améliore du point de vue de la sécurité, que son gouvernement est en mesure de fonctionner et que des élections nationales sont prévues un peu plus tard dans l’année, nombre de mesures fondamentales sont prises pour assurer la stabilité et la confiance dans le pays, mesures qui sont vitales pour la paix non seulement en Afghanistan mais dans la région tout entière.

Au cours de ses vingt années de guerre civile, l’Afghanistan avait pratiquement rompu toute relation politique ou économique avec la plupart des pays de la région. Aujourd’hui, l’un des objectifs principaux de la conférence est de reprendre le dialogue sur d’importantes questions politiques, économiques ou de développement qui concernent toute la région, en faisant participer les gouvernements, le monde des affaires et la société civile à un dialogue qui pourra aider à élaborer les stratégies requises pour renforcer la coopération et consolider les liens régionaux nécessaires pour augmenter les échanges commerciaux, encourager la croissance économique et réduire la pauvreté et les inégalités. En ce sens, la coopération économique régionale est d’une importance vitale et l’Afghanistan a un rôle pivot à y jouer.

Le rôle pivot de l’Afghanistan dans la région

Bien qu’enclavé, l’Afghanistan est bien placé pour servir de pont pour les échanges commerciaux entre l’Asie centrale et l’Asie du sud ainsi que pour l’accès traditionnellement très recherché aux ports iraniens et pakistanais. Les routes qui traversent l’Afghanistan offrent par exemple aux pays d’Asie centrale un accès plus rapide aux nouveaux marchés d’Asie du sud que celles qui les relient actuellement à la Mer Noire, à l’Europe ou à la Chine. L’Afghanistan a d’ailleurs déjà démontré sa volonté de s’ouvrir à ses voisins pour encourager un rapprochement dans le domaine du développement régional.

Les investissements massifs dans l’infrastructure que le pays a entrepris pour refaire son réseau routier sont indispensables pour améliorer ses corridors de transit et réduire le coût du transport. Il est tout aussi indispensable d’agir afin de supprimer ces obstacles au commerce régional que sont les barrages routiers et les demandes arbitraires de payement aux frontières. Mais c’est dans le contexte politique que l’on enregistre les progrès les plus spectaculaires. Déjà, la Constitution de 2004 et les prochaines élections présidentielles et parlementaires forment l’ossature d’une société plus ouverte et plus démocratique. Pour la première fois dans l’histoire de l’Afghanistan, les fondations ont été posées pour une expansion des libertés politiques et sociales. L’Afghanistan a également fait des progrès dans d’autres domaines essentiels pour la construction d’une société juste et équitable. La suppression de lois gravement discriminatoires envers les femmes représente une avancée de taille et pour la première fois de son histoire, le pays a fait de l’éducation primaire universelle un droit et non plus un privilège rare, comme c’était le cas jusqu’à présent.

L’Afghanistan a également forgé des partenariats productifs avec la communauté internationale. On l’a vu lors de la Conférence de Berlin le mois dernier, qui a débouché sur des engagements financiers à hauteur de 8,2 milliards de dollars de la part de la communauté des donateurs qui participeront ainsi au relèvement du pays pendant les trois années à venir.

Mais il est évident que des obstacles demeurent, qui menacent la paix, la stabilité et le développement de l’Afghanistan et de la région qui l’entoure. Depuis trop longtemps, l’économie afghane de la drogue nourrit le crime organisé, engendre la corruption et sape les initiatives nationales et régionales de développement. Il est essentiel que l’Afghanistan continue de lutter contre ce fléau, par le biais de la Stratégie nationale afghane de contrôle de la drogue qui, avec l’aide de la communauté internationale, s’attaque à ce trafic illicite qui menace autant le futur développement de l’Afghanistan que celui de ses voisins. Mais on ne réussira à en freiner la production et le commerce que si des efforts similaires sont faits pour réduire la demande.

Pour tous les pays représentés à cette conférence, il est clair que nos destins sont liés pour le meilleur et pour le pire. De par leur nature, les nombreux défis que la région doit relever en termes de développement (partage de l’eau, narcotrafic, propagation du VIH/sida, parmi d’autres) ne peuvent être relevés uniquement à l’échelon national.

Utiliser le potentiel de la région pour atteindre un développement durable

Depuis l’époque de la route de la soie, le rôle de l’Asie centrale en tant que point de jonction entre une multitude de cultures, de religions et d’empires a marqué la région à cause de son importance géopolitique cruciale. Cette région regorge de ressources naturelles, ce qui en fait une véritable caverne d’Ali Baba de richesses naturelles ou minérales. Les réserves de pétrole et de gaz d’Iran, ainsi que les réserves prouvées du Kazakhstan et du Turkménistan, placent ces pays au rang des principaux producteurs et exportateurs mondiaux de gaz naturel et de pétrole. Les pays de la région pourraient être liés par des infrastructures servant au transport des hydrocarbures, comme les gazoducs qui doivent relier l’Asie centrale et du sud, ainsi que par des réseaux électriques et d’éventuels accords sur l’achat d’énergie. Des études de faisabilité révèlent que le gazoduc partant du Turkménistan et traversant l’Afghanistan pour atteindre les marchés d’Asie du sud, pauvres en énergie, transporterait deux milliards de pieds cubiques par jour, pour le plus grand bénéfice de tous les pays concernés. On estime que rien que pour l’Afghanistan, les droits de passage que ce pays prélèverait sur le pipeline s’élèveraient à quatre ou cinq cent millions de dollars par an. Et un tel gazoduc représenterait annuellement de substantielles économies énergétiques tant pour le Pakistan que pour l’Inde.

Le Tadjikistan et le Kirghizstan sont également d’importants exportateurs d’aluminium et d’or. Et s’il devient possible d’exploiter le potentiel hydrique de ces deux pays, une fois qu’un cadre réglementaire harmonisé sera mis en place dans la région et que des accords d’échange d’énergie auront été signés, ils pourront à eux seuls satisfaire aux besoins hydroélectriques de la région et même au-delà.

Tous ensemble, les 300 millions d’habitants des pays représentés à cette conférence auront ainsi la possibilité de devenir l’une des plus importantes puissances économiques du monde.

Le Kirghizstan a cherché à promouvoir les échanges commerciaux dans le cadre de sa stratégie de croissance et de réduction de la pauvreté. Il fut le premier des pays de la CEI à être accepté au sein de l’OMC. Et pourtant, certaines de ses exportations transfrontalières sont soumises à des tarifs douaniers élevés. Pour les petits pays enclavés de la région, l’exportation et le commerce sont les lignes de force de leur développement. La région tout entière pourrait prendre exemple sur l’Afghanistan, dont le tarif le plus élevé est de 16 pour cent.

L’Asie centrale constitue un marché immense mais ignoré, en large part parce que des pays pourtant voisins ne se traitent pas mutuellement comme des partenaires commerciaux. Ainsi que vous en avez discuté ces deux derniers jours, des barrières commerciales importantes empêchent la région de développer son plein potentiel. A l’heure actuelle, l’écoulement des échanges à l’intérieur même de la région est relativement peu important.

En 2002, la proportion la plus élevée du commerce régional (20 %) revenait au Tadjikistan, suivi du Turkménistan et de l’Afghanistan (environ 10 % chacun). Pour les deux économies nationales les plus importantes, l’Iran et le Pakistan, le commerce régional ne se montait qu’à deux pour cent du total combiné de leurs importations et de leurs exportations. Cependant, le Pakistan représente un débouché important pour l’Afghanistan et la vente de produits énergétiques a fait du Tadjikistan un marché significatif pour l’Ouzbékistan et de l’Iran un client important du Turkménistan. Mais si le transport s’améliore, si les barrières douanières formelles ou informelles sont supprimées, si on harmonise les règlements et qu’on améliore la sécurité, cette région peut devenir très attractive pour les investissements étrangers directs.

D’après une étude de la Banque asiatique de développement (BAD), une fois que le corridor nord-sud Alma-Ata-Bichkek-Tachkent-Kaboul-Karachi sera achevé (4.300 km), la durée du trajet, qui est aujourd’hui de 123 heures, devrait être réduite de moitié. La BAD estime que si l’on établit un bon corridor de transit nord-sud, il représentera jusqu’à 5 pour cent de la croissance annuelle du PIB de l’Afghanistan. Peu de régions du monde sont aussi interdépendantes que celle-ci. La coopération régionale est une nécessité et non un choix. Les pays de la région ne peuvent que bénéficier d’une collaboration visant à ouvrir les frontières, harmoniser les règlements commerciaux et douaniers et coopérer pour la production énergétique et l’utilisation des ressources naturelles.

Il faut souligner un point crucial pour cette région : l’expérience internationale montre que les Etats faibles empêchent la consolidation de marchés nationaux unifiés et la primauté du droit pourtant si nécessaires si l’on veut attirer les investissements à long terme et pousser l’activité économique à émerger du secteur informel. Même si l’on a assisté à bien des développements prometteurs au cours du voyage vers la démocratie entrepris par nombre de pays de la région, il reste encore beaucoup de progrès à faire pour consolider une culture de la démocratie qui vante les valeurs indispensables à la croissance économique ainsi qu’au développement humain. Ici, en République kirghize, par exemple, nous saluons la perspective d’élections présidentielles compétitives en 2005, une initiative digne d’un chef d’Etat pour lequel nous devons louer le président Akaiev.

Je voudrais terminer en appuyant sur le fait qu’en soi, la croissance économique n’équivaut pas à la réduction de la pauvreté ou au développement durable. Un milieu réglementaire et fiscal plus favorable peut pousser les micro-entreprises à émerger du secteur informel, et des investissements étrangers dans les banques locales peuvent fournir les fonds nécessaires pour que de petites entreprises grandissent. Mais tout cela, de même que les investissements dans le réseau routier ou électrique, les gazoducs et les oléoducs ne signifient rien sans un investissement important entre tous : celui dans les besoins humains. La coopération économique régionale ne doit pas perdre de vue son objectif final : le développement humain, la capacité pour chaque citoyen d’Asie centrale d’avoir l’opportunité de développer son plein potentiel et la liberté de faire ses propres choix.

Laissez-moi conclure en exprimant mes plus sincères souhaits de réussite au peuple afghan, qui est entrain de passer courageusement de la guerre à la paix et à son gouvernement, qui s’est mis en devoir de forger des liens solides avec ses voisins, aux Etats qui participent à cette conférence et dont la présence ici représente un vote de confiance pour l’avenir de la région, et bien entendu à notre généreux hôte, le président de la République kirghize, dont le gouvernement a travaillé avec acharnement pour que cette manifestation soit un succès.

Je vous remercie.