Asie centrale : de l’eau dans le gaz Un livre de René Cagnat

, par  Asie-centrale.com , popularité : 16%

La mer d’Aral disparaît, victime d’une gestion catastrophique de l’eau. René Cagnat, auteur, notamment, de ’Le Milieu des empires’ (Laffont, Paris, 1981), ’La Rumeur des steppes’ (Payot, Paris, 1999) et de l’album de photos ’Visions d’un familier des steppes’ (Transboréal, Paris).

Repères :

Le Syr-Daria

Longueur : 3 078 km.
Source : monts Tian shan (Kirghizistan).
Embouchure : mer d’Aral.
Pays riverains : Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan.
Population riveraine : 13,4 millions.

L’Amou-Daria

Longueur : 2 620 km.
Source : nord de l’Hindu Kush (Afghanistan).
Embouchure : mer d’Aral.
Pays riverains:Afghanistan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan.
Population riveraine : 15,5 millions.

La géographie, l’héritage soviétique et la croissance démographique vont obliger les cinq pays d’Asie centrale à une coopération étroite, dans une région où l’eau reste une arme.

Lorsqu’en janvier 2001, à Bichkek (capitale du Kirghizistan), je me suis retrouvé sans gaz, comme tous les hivers, j’ai pesté contre les Ouzbeks coupables d’avoir fermé le robinet au plus mauvais moment : une fois de plus, j’allais geler des semaines durant. Mais j’ignorais que, cette année, les Kirghizes étaient prêts à riposter en utilisant contre leurs voisins « l’arme de l’eau », plus efficacement que jamais auparavant.
Qu’ont-ils fait ? Ils se sont contentés d’ouvrir les vannes de leur barrage de Tohktogoul, qui donne de l’eau aux Ouzbeks comme aux Kazakhs par l’intermédiaire du fleuve Syr-Daria. Leur argument était qu’ils devaient alimenter en eau leurs centrales hydroélectriques pour qu’elles fournissent du courant à la place du gaz manquant. De fait, ils n’y allèrent pas de main morte : l’eau emporta des digues dans la plaine ouzbek - le Fergana - où on ne l’attendait pas, à la saison froide, en si grande quantité. Parvenue plus au nord, et ne pouvant plus s’écouler par le cours normal du fleuve pris par les glaces, elle fut détournée, comme l’est chaque hiver l’eau dite « des centrales », vers la dépression de l’Aïdarkoul.
Voilà 30 ans que ce phénomène se répète, un peu plus sérieux chaque année : l’utilisation intensive de l’hydroélectricité en hiver relâche une eau inexploitable en aval des centrales. Il se forme donc dans cette dépression, là où il n’y avait que du désert, un lac parfaitement inutile de 200 km de long sur 30 km de large, contenant 16 km3 d’une eau qui aurait dû rejoindre la mer d’Aral qui en manque tant1.

On annonce que le « problème de l’eau est résolu »
Cette année, l’inondation « eau contre gaz » a été plus massive que jamais. Elle a duré 15 jours, suscitant seulement quelques plaintes de la part des Ouzbeks. Mais les Kirghizes ont alors précisé, patelins, qu’ils devaient relâcher de telles quantités d’eau qu’ils ne pourraient plus en garantir la fourniture à partir de l’été. La réponse de Tachkent (capitale de l’Ouzbékistan) n’a pas tardé : cinq jours après, les discussions commençaient. Et dix jours plus tard, j’avais du gaz dans ma cuisine !
Les commentaires journalistiques allèrent bon train. La tonalité générale était pessimiste. Et divine surprise ! Le 12 juillet, on annonce que « le problème de l’eau est résolu ». Les Vice-Premiers ministres du Kazakhstan, du Kirghizistan et d’Ouzbékistan signent un accord sur « l’emploi rationnel de l’eau et des ressources énergétiques ». Même s’il apparaît que ce « schéma d’entente » est limité à un an et élaboré par des ministères purement techniques, il n’en prévoit pas moins, à un niveau multilatéral, des échanges qui, jusqu’ici, n’étaient conclus, année après année, que sur un plan bilatéral : en échange de l’électricité et de l’eau kirghizes, les Kazakhs donneront du charbon (400 000 tonnes) et les Ouzbeks du gaz (la quantité n’a pas été divulguée).
Mais le grand tournant ne devait intervenir que quelques jours plus tard. Publiée le 29 juillet 2001 à Bichkek, la loi sur l’« utilisation intergouvernementale des ressources aquifères, des barrages et des constructions liées à l’économie des eaux » fait entrer toute la région dans une ère nouvelle. Elle s’inspire de la déclaration de Dublin, adoptée en 1992, qui stipule, entre autres, que « l’eau, utilisée à de multiples fins, a une valeur économique et devrait donc être reconnue comme bien économique ». Si les Kirghizes ont un poids suffisant pour faire appliquer cette règle, leurs voisins devront payer non seulement l’eau fournie, qui devient ainsi une véritable marchandise, mais aussi l’entretien des ouvrages et la technologie de contrôle de l’hydrographie. Il en résultera, si les acteurs économiques réagissent logiquement, une « chasse aux gaspi » généralisée. Ce serait une véritable révolution qui mettrait fin aux travers hérités du système soviétique, qui imprègnent le comportement de l’homme de la rue.
L’absence de compteurs et la gratuité de l’eau d’arrosage aboutissent encore aujourd’hui, dans les villes comme dans les campagnes, à un gaspillage extraordinaire. L’abondance de l’eau, assurée par les énormes ouvrages soviétiques, et l’inertie généralisée ont littéralement tué un « art de l’irrigation », qui s’était forgé au cours des siècles. Quand l’eau est fournie, c’est en quantité énorme, au détriment même des plantes et des gens. Les sols desséchés deviennent des marécages. Les individus jusque-là assoiffés sont assaillis de moustiques. Aucune plainte, aucune critique…

Gengis Khan, Tamerlan et l’arme de l’eau

La même inertie mêlée d’irresponsabilité, ancrée depuis des décennies dans les mentalités, se traduit, tout au long de la chaîne hydrographique, par des ouvrages d’art d’une qualité déplorable. L’eau fuit des barrages comme des canalisations. Le grand canal turkmène si vanté - mais non bétonné - perd autant d’eau dans le désert du Karakoum qu’il en fournit à l’irrigation locale. Le drainage du surplus des eaux d’irrigation n’est jamais assuré. Résultat : les paysages d’Asie centrale se couvrent d’étendues d’eau usée, sinon de marais, tandis qu’en contrebas, la pauvre mer d’Aral n’en finit pas de mourir. Mais toute chose a un prix et, seule, cette loi d’airain pourra venir à bout de cette monstrueuse gabegie.
Les habitants de la région en prendront-ils conscience ? Individuellement, oui ; collectivement, peut-être. Mais il faudra bien que les gouvernants réagissent, tant la situation présente est lourde de dangers. En effet, si l’on n’y prend garde, l’eau pourrait devenir une arme de guerre redoutable dans cette Asie centrale où des villes furent noyées parce que l’ennemi - Gengis Khan - avait détourné vers elles le cours d’un fleuve, où des oasis furent asséchées parce que l’envahisseur - Tamerlan - avait brisé en amont les canalisations.
Après une guerre pluriséculaire entre l’émirat ouzbek de Boukhara et celui de Kokand pour le contrôle du fleuve Zeravchan, les Russes eux-mêmes, en 1868, ne prirent Boukhara qu’après avoir coupé son approvisionnement en eau. Les Soviétiques envenimèrent la situation en créant des petits Etats montagneux gorgés d’eau (le Kirghizistan, le Tadjikistan), des pays plus puissants ou plus riches mais moins bien dotés sur ce plan (le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan) et en construisant des barrages à proximité de leurs frontières.

L’oasis de Boukhara menacée

En 1911, on comptait une quinzaine de millions d’habitants au Turkestan (région d’Asie centrale comprenant le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, la partie méridionale du Kazakhstan et le Xinjiang chinois). Ils sont aujourd’hui 73 millions et pourraient être 100 millions en 2025, avec des besoins en eau plus élevés. La mer d’Aral a déjà disparu de la région par suite d’une mauvaise gestion des ressources aquifères. Pourvu qu’il n’en aille pas de même, et pour les mêmes raisons, s’agissant de certaines oasis déjà menacées, comme celle de Boukhara !
La solution passe par une coopération étroite entre les cinq Etats de la région, qui, seule, permettra les sacrifices réciproques nécessités par le partage de l’eau.


1. La mer d’Aral était alimentée par deux fleuves, le Syr-Daria et l’Amou-Daria, jusqu’à ce que de grands travaux soviétiques en détournent les cours, notamment pour la culture irriguée du coton. Aujourd’hui, sa superficie a été divisée par deux et son volume d’eau par trois